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Relecture sociolinguistique d'une recherche phonologique

  • Cet article a été rédigé à la suite de la disparition d'André Bothorel, enseignant-chercheur à l'Université M. Bloch, à Strasbourg. Je l'ai rédigé en mémoire de l'interview qu'il m'avait accordée en mai 1986 dans le cadre de son laboratoire de l'Université de Strasbourg pour le journal en langue bretonne "An Taol-Lagad" (diffusé sur France 3 Bretagne).
  • Il sera publié dans un volume à la mémoire d'André Bothorel, en préparation sous la direction de J.F. Bonnot et Rudolph Sock.

 

C'est en 1978 qu'André Bothorel soutient sa thèse devant l'Université de Strasbourg II. Le titre en est tout à fait explicite :

"Étude phonétique et phonologique du breton parlé à Argol (Finistère-Sud)" (1).

Son propos est de décrire "une variété de breton", en l'occurrence celui d'une petite commune rurale située à l'entrée de la presqu'île de Crozon, à l'extrémité occidentale de la Bretagne. À la suite notamment d'A. Sommerfelt qui avait étudié en 1920 le breton de Saint-Pol-de-Léon, plusieurs chercheurs s'étaient déjà intéressés à la dialectologie bretonne et avaient proposé la description de différents parlers. Mais si ceux du Léon, du Trégor et du Vannetais avaient fait l'objet d'études détaillées, ce n'était toujours pas le cas à ce moment-là de ceux de Cornouaille (2). En s'intéressant à celui d'Argol, A. Bothorel veut donc combler une lacune.

Pour ce faire, il tire parti des techniques de la phonétique expérimentale et s'inspire des méthodes de l'école de Prague. Mais avant de décrire sur plus de 400 pages le système du breton parlé à Argol, le chercheur fournit un certain nombre d'indications sur les usages de langues dans le secteur géographique auquel il s'intéresse. Il procède ainsi à l'exemple de ses prédécesseurs et successeurs : qu'ils soient phonéticiens ou dialectologues, la plupart d'entre eux tiennent à renseigner ne serait-ce que succinctement sur eux-mêmes ou sur leurs informateurs, et donc sur leur connaissance et leur pratique de la langue.

A. Sommerfelt signale ainsi qu'à Saint-Pol-de-Léon, aux lendemains de la première guerre mondiale, "abstraction faite des fonctionnaires, [la] population qui est d'environ 8 000 âmes, parle généralement le breton ; il y a même des vieillards qui ne connaissent que cette langue" : son informateur principal est un militaire en retraite, dont la mère ne parle que le breton "et c'est cette langue qu'il parle principalement lui-même" (3).
Une trentaine d'années plus tard, F. Falc'hun se démarque en 1951 des "intellectuels" qui "ont réappris leur langue dans les livres, et en milieu non-bretonnant", pour observer que le breton est "la seule langue" qu'il ait parlée jusqu'à 8 ou 9 ans et qu'il n'a "jamais cessé de la pratiquer" (4).
Trente ans plus tard à nouveau, H.L. Humphreys choisit ses informateurs à Bothoa, non loin de la frontière linguistique, sur la base de leur connaissance du breton : mais s'appuyant sur une analyse de la liste électorale de 1982, il observe que "le français est devenu le véhicule ordinaire de la communication" et c'est des années 1950 que date, selon lui, "l'effrondement massif du breton" (5).

De Sommerfelt à Humphreys, le contexte dans lequel s'inscrivent les chercheurs a donc beaucoup évolué en une soixantaine d'années : "parler breton" ne représente pas la même réalité sociale selon qu'on se réfère à la première ou à la seconde moitié du XXe siècle. Les précisions que donne André Bothorel dans la première partie de sa thèse concernant les locuteurs qu'il a sollicités et le concernant lui-même peuvent être analysées à cet égard dans le cadre d'une sociolinguistique historique.

Les linguistes ont toujours débattu pour savoir s'il convient de travailler sur un corpus ou partir de la compétence de l'analyste. Or, A. Bothorel était lui-même locuteur : d'entrée de jeu, il informe que le breton d'Argol "fut, à quelques détails près, [sa] langue maternelle" (6). Il a cependant travaillé sur un corpus "à partir duquel toutes les caractéristiques articulatoires et acoustiques des consonnes et voyelles du breton parlé à Argol pouvaient être étudiées". Ce corpus, il l'a établi avec le concours de trois sujets principaux et de onze autres, que nous considérerons comme "secondaires", mais sans lesquels, dit-il, sa recherche "n'aurait pu aboutir" : tous résidaient sur la commune d'Argol. Parlant de ses trois principaux informateurs, il précise qu'ils pratiquent un breton très semblable, introduisant tout de même une nuance : "s'il existe [entre eux] des points de divergence, ils sont sans doute à mettre au compte du fait qu'ils appartiennent à deux générations". C'est cette différence de générations que je souhaite mettre en perspective.

 

L'un des trois informateurs principaux d'André Bothorel était né en 1900, et quatre de ses informateurs secondaires avant la guerre de 1914, dont l'une à la fin du XIXe siècle, en 1887. Qu'en est-il de l'usage du breton à cette date ? Différents témoignages et enquêtes fournissent des indications bien précises pour la basse-Bretagne, mais aussi pour l'extérieur.

Nombreux sont en effet les Bretons qui émigrent à la recherche d'un emploi : "en 1911, dans les départements non bretons on compte 411 000 originaires de Bretagne" (7). Beaucoup de ceux qui émigrent ne parlent que le breton et P. Sébillot avait brossé dès 1886 un tableau de cette émigration bretonnante, qu'il repère à Rennes comme à Saint-Nazaire, à Paris et Saint-Denis. À Nantes, écrit-il, "lors des élections municipales dernières, une grande affiche, en breton, invitait les électeurs à voter pour certains candidats". À Trélazé, dans le Maine-et-Loire, les carrières ont attiré des ardoisiers : "tous les dimanches, à la messe de neuf heures, une instruction en breton, accompagnée de prières et de cantiques dans la même langue, est faite à l'intention des ouvriers bretonnants". Au Havre, "les Bretons bretonnants viennent fort rarement en ville, sauf le dimanche, où ils se promènent par bandes de quatre ou cinq personnes dont une seule souvent sait à la fois le breton et le français".

S'il y a des bretonnants ailleurs, il y en a bien évidemment aussi en basse-Bretagne. Les voyageurs et écrivains qui visitent la région à la fin du XIXe siècle n'ont pourtant pas les mêmes étonnements sociolinguistiques que leurs prédécesseurs du milieu du siècle, tels Mérimée ou Flaubert, ne trouvant nulle part "quelqu'un qui parle français". Avec le développement de la scolarisation et surtout depuis l'instauration de l'enseignement primaire obligatoire, il est désormais plus aisé de trouver des interlocuteurs à même de comprendre et de s'exprimer dans la langue nationale. En 1900 cependant, l'écrivain André Suarès, venant en Bretagne par le train, note dans "Le livre de l'émeraude" : "dans une petite gare, on ne parla plus français, et j'entendis la langue dure dont l'accent chante". À Pont-L'Abbé, il écrit qu'"on peut, ici, ne pas entendre un mot de français, si l'on veut". Au début du XXe siècle, un guide touristique croit devoir donner un conseil à ceux qui s'aventurent à visiter le Morbihan : "si, dans une ville ou dans le cours d'une excursion, vous avez besoin d'un renseignement, évitez d'interroger les paysans qui souvent ne parlent que le "bas-breton" sans comprendre un mot de français".

L'exploration des dossiers de procédures judiciaires permet d'établir une typologie des usages de langues en basse-Bretagne et de décrire la situation diglossique telle qu'elle se présente à ce moment-là. Tout au long du XIXe siècle en effet, et bien après, des interprètes sont en fonction auprès des tribunaux pour servir d'intermédiaire, à chaque fois que nécessaire, entre les accusés ou les témoins et les personnels de justice. En 1890, 57 % des comparants ne veulent ou ne peuvent s'exprimer qu'en breton devant les Assises du Finistère et font donc appel à l'interprète. Les hommes sont moins nombreux que les femmes à le faire (46 % contre 70 %). 80 % des comparants originaires des grandes villes ne sollicitent pas l'interprète, alors que 75 % de ceux qui viennent des communes rurales le font. 73 % des ouvriers ne le font pas, mais 81 % des paysans le font.

C'est à l'occasion des événements de 1902 que s'effectuent les plus vastes enquêtes jamais effectuées sur la pratique du breton (8). Cette année-là, le tout nouveau Président du Conseil, Ministre de l'Intérieur et des Cultes, Emile Combes, décide par une circulaire en date du 29 septembre de ne plus rémunérer que "les services faits dans notre langue nationale" : les curés, desservants ou vicaires qui ne feraient pas "les instructions religieuses, y compris le catéchisme, en français" ne pourraient plus désormais percevoir leur traitement de l'État. L'affaire provoque un tohu-bohu politique et médiatique : en l'espace de trois ans, ce sont 127 prêtres du Finistère, des Côtes-du-Nord (actuelles Côtes d'Armor) et du Morbihan qui sont suspendus sous prétexte d'"usage abusif du breton".

Les enquêtes réalisées dans ce contexte à l'initiative de l'Évêché comme à celle de la Préfecture nous renseignent aujourd'hui rétrospectivement sur la répartition géographique ou sociale de la population bretonnante, les attitudes concernant la langue bretonne, la langue effectivement utilisée pour la prédication et le catéchisme, etc., d'autant que les différents protagonistes du conflit ne se sont pas contentés de transmettre des chiffres. Le recteur de La Forest-Landerneau note ainsi que "les instructions paroissiales se font toujours en breton et ne pourraient être comprises en français". Son confrère de Plonéis affirme qu'il "est impossible de se faire comprendre en chaire en dehors des sermons bretons, donc il est impossible d'en faire en français". Selon le curé de Scaër, "l'on trouverait assez difficilement une vingtaine de personnes sur une population de 7 000 habitants à pouvoir suivre une instruction en français".

L'administration elle-même reconnaît que la basse-Bretagne est alors une région où le monolinguisme de langue bretonne est prédominant. Le sous-Préfet de Pontivy admet qu'il "est exact en effet que la population bretonne, en majeure partie, ne comprend pas le français". Pour 55 communes de son arrondissement, le sous-Préfet de Brest écrit que la population adulte y "comprend un peu le français et montre une préférence marquée pour le breton".

Le français est cependant plus connu et pratiqué dans les villes que dans les zones rurales, si bien que le paysage linguistique de la basse-Bretagne se présente dans les termes suivants au tout début du XXe siècle :

  • - la moitié de la population est monolingue de langue bretonne
  • - la moitié est à même de comprendre le français
  • - le quart s'exprime en français, habituellement ou occasionnellement
  • - plus des trois-quarts savent le breton et ne s'expriment usuellement qu'en cette langue.

 

Les plus anciens informateurs recrutés par A. Bothorel ont donc connu une époque où l'usage du breton était général dans les communes rurales du type d'Argol. Les autres, soit deux de ses informateurs principaux et sept de ses informateurs secondaires sont tous nés entre les deux guerres : le plus jeune était de 1931. Lui-même était né en 1932 à Cast, autre commune rurale de l'arrondissement de Châteaulin.

Pour ce qui est des usages de langue, la guerre 14-18 a marqué une rupture. Sur le front, les soldats originaires de basse-Bretagne ont continué à s'exprimer en breton, mais ils ont pu se trouver gênés de ne pas savoir le français. La guerre les a nécessairement conduits à une pratique plus intensive de la langue nationale. Entre les deux guerres, le français va s'implanter fortement : il ne va supplanter le breton, mais toutes les enquêtes effectuées à ce moment rapportent la même réalité (9).

Le linguiste Albert Dauzat, par exemple, parcourt la basse-Bretagne en 1925. D'après le témoignage qu'il recueille, Châteaulin, sous-Préfecture de près de 4 000 habitants, lui apparaît comme "le type même du bourg entouré d'une campagne essentiellement bretonnante. Commerçants, bourgeois, fonctionnaires parlaient exclusivement le français ; ouvriers, paysans et domestiques, surtout breton […]. Les officiers ministériels appelés à régler les affaires rurales sont obligés de parler breton ; dans les ventes aux enchères, on annonce le prix dans les deux langues. Dans les marchés et foires, les transactions se discutent en breton". Selon son informateur qui n'est autre que l'Inspecteur Primaire, "le breton continue souvent à régner exclusivement dans les hameaux, tandis que le français est couramment parlé au centre communal".

Cette même année 1925, un professeur agrégé d'anglais du lycée de Brest, Louis Némo, avait lancé, sous le pseudonyme de Roparz Hemon, une revue littéraire d'inspiration nationaliste et exclusivement rédigée en breton, "Gwalarn". Lui aussi effectue une enquête sur la situation du breton : il note systématiquement commune par commune la langue en usage pour la prédication et pour le catéchisme. À Châteaulin, c'est le français qui prévaut. Dans la petite ville de Crozon, le breton est dominant pour la prédication, mais c'est le français qui prédomine au catéchisme. Dans toutes les communes rurales avoisinantes (Argol, Quéménéven, Landrévarzec…), prédication et catéchisme ne sont assurés qu'en breton.

À l'autre extrémité de la basse-Bretagne, dans le Trégor, à peine quelques années plus tard, les visites canoniques effectuées pour le compte de l'Évêque de Saint-Brieuc en 1936-39 témoignent d'une pratique massive du breton : il reste présent dans 90 % des paroisses et c'est la seule langue utilisée en chaire dans les deux tiers d'entre elles. Il n'est que 6 % des paroisses où la prédication soit assurée en français exclusivement, mais la population concernée est proportionnellement plus importante. 70 % des enfants suivent le catéchisme breton.

C'est cependant dans le Vannetais que l'on peut le mieux appréhender les évolutions en cours. Là aussi, l'Évêché a souhaité savoir en quelle langue étaient assurés la prédication et le catéchisme. En 1924-1925, les trois quarts des paroisses, représentant deux tiers de la population de la zone concernée, se présentent comme étant exclusivement bretonnantes. Dès 1934-1935, on observe une diminution de l'ordre de 10 % du nombre des paroisses à prédication bretonne et l'augmentation corrélative de celles à prédication française. Ce mouvement va s'accélérer aux lendemains de la guerre 39-45 : en 1954, il n'y a plus que 30 % des paroisses à proposer la prédication en breton. En 1963, la messe est dite : seules 6 paroisses restent fidèles au breton.

Il ne faut pas en déduire que l'usage social du breton disparaît avec la prédication en cette langue. Les enquêtes et estimations réalisées après la Libération font état d'un nombre toujours élevé de locuteurs : selon F. Gourvil en 1952, le total des personnes à même de s'exprimer en breton s'élève à 1 100 000. Mais le contexte sociolinguistique n'est plus le même. La quasi-totalité des bretonnants est désormais en mesure de s'exprimer aussi en français : Gourvil n'estime plus qu'à 100 000 le nombre de monolingues ignorant le français (soit 6 % de la population totale de la basse-Bretagne). Les bretonnants, depuis, sont tous bilingues.

 

Si les informateurs d'André Bothorel sont tous nés à une période où la pratique du breton reste largement prédominante en zone rurale, il n'en est plus de même au moment où lui-même effectue ses enquêtes, c'est-à-dire dans les années 1970. C'est précisément à ce moment-là que le breton a cessé d'être connu de la majorité de la population de la basse-Bretagne et qu'il est devenu une langue minoritaire sur son propre territoire.

André Bothorel lui-même fournit quelques indications sur les usages de langues à Argol au moment où il mène ses recherches. Ayant soumis une liste de 19 questions aux 50 élèves de l'école, il note que les échanges entre parents et enfants d'une part, entre grands-parents et enfants d'autre part "se font toujours en français". Un seul des enfants sait parler le breton, mais 18 le comprennent. Aucun "n'a parlé breton avant de parler français, ce qui pourtant était le cas de la plupart de leurs parents". Le constat prend en compte les différences intergénérationnelles : "le breton est bien la langue de communication de la majorité des habitants d'Argol, langue d'échanges et de travail entre les adultes nés avant la guerre de 1939-1945, dont la langue maternelle fut le breton". Pour autant, les principaux commerçants du bourg n'utilisent que le français, bien que connaissant le breton.

Sur ce plan, le cas d'Argol n'est pas exceptionnel. L'historien Louis Elegoet, par exemple, note qu'à Saint-Méen, sa commune d'origine, dans le Léon, 90 % des enfants scolarisés à l'école privée parlent le breton en 1954 : dès 1961, il n'y en a plus aucun à le faire. Les années de l'après-guerre sont celles que j'ai considérées comme les années décisives. L'enquête effectuée en 1946 par les étudiants du Grand Séminaire de Quimper, qui apparaît comme une véritable enquête sociolinguistique avant l'heure, montre bien que dans les communes rurales du Finistère "les foyers où le breton n'est pas parlé sont extrêmement rares". L'usage du français au quotidien ne concerne que les instituteurs, les membres du clergé, le médecin, quelques commerçants. Mais c'est à ce moment-là que les parents font massivement le choix d'élever leurs enfants, non plus en breton comme ils l'avaient été eux-mêmes, mais en français : il est désormais "très mal noté de s'adresser en breton aux enfants", et c'est au contraire "le grand chic" de les élever en français. Les situations de diglossie sont courantes : les parents et les grands-parents "s'adressent en breton à leurs enfants et ceux-ci répondent en français".

Les sondages réalisés depuis les années 1990 confirment ces évolutions pour la période la plus récente. La régression de la pratique sociale s'est poursuivie : le nombre total de locuteurs n'est plus que de 250 000 environ aux alentours de l'an 2000. Le breton se parle désormais beaucoup moins, et la diminution du nombre de locuteurs a été aussi rapide que considérable puisqu'elle est de 80 % en un demi-siècle. La démographie pour autant ne dit pas tout. Ce que révèlent par ailleurs les sondages, c'est l'étiolement de la pratique : la moitié de ceux qui savent le breton aujourd'hui ne le parle plus qu'occasionnellement, moins de 70 000 personnes déclarant désormais le parler tous les jours (10). L'âge est par ailleurs le critère véritablement discriminant : les deux tiers des locuteurs ont désormais plus de 60 ans, alors qu'on dénombre moins de 15 000 locuteurs au-dessous de 40 ans. Les chercheurs, mais également les militants et l'opinion publique elle-même, s'interrogent aujourd'hui sur le devenir de la langue bretonne : n'est-elle pas en train de tomber en désuétude ? Ne risque-t-elle pas de disparaître ?

 

De telles transformations des usages de langues, en tout cas, ne sont pas sans incidences plus spécifiquement linguistiques. En enquêtant à Argol, André Bothorel était conscient de la variation diatopique : "le breton parlé au nord et au sud de la commune présente quelques divergences", et c'est la raison pour laquelle ses interlocuteurs appartiennent tous à "une aire assez homogène", au nord de la commune. Mais il est confronté aussi la variation diachronique. Il note dans un premier temps des différences de vocabulaire entre le plus ancien et les plus jeunes de ses informateurs principaux. Enquêtant simultanément sur trois sujets appartenant à trois générations différentes, il relève ensuite des évolutions phonologiques "non négligeables" selon la génération, une réalisation implosive remplaçant par exemple la réalisation explosive chez les locuteurs les plus jeunes.

Dans le cas du breton, les observations de cette nature, qu'elles portent sur la phonologie, la morphologie ou la syntaxe, ne semblent pas si fréquentes. Le celtisant Joseph Loth raconte cependant l'anecdote suivante en 1926 : "il n'y a pas si longtemps, à Guéménéentendant une commerçante de mes amies parler breton avec une paysanne, je lui fis une remarque qui l'étonna fort : "Vous croyez savoir le breton ? Dans la simple phrase que vous venez de dire, vous avez fait trois grosses fautes." J'appelai sa mère qui, comme tous les anciens, savait vraiment le breton. Je fis répéter la phrase à l'intéressée : la mère la reprit et les trois solécismes furent dûment constatés" (11).

Plus récemment, H. L. Humphreys a également conscience qu'en travaillant sur la phonologie et la morphosyntaxe du breton de Bothoa, la recherche qu'il effectue à partir de 1961-1962 "risque d'être la seule et la dernière description générale" de ce parler. Ce constat l'amène dès lors à préciser que sa démarche "est synchronique, mais n'exclut pas rigoureusement toute observation d'ordre diachronique" (12).

L'approche de Francis Favereau est différente, mais convergente. Étudiant en 1984 la langue quotidienne, la langue technique et la langue littéraire dans le parler de Poullaouen, dans le centre-Bretagne, il propose de répartir la population "bretonnante" en quatre groupes générationnels (13) :

  • - Ceux nés avant 1916 sont proches du monolinguisme
  • - Ceux nés entre 1917 et 1941 sont de bons bilingues
  • - Ceux nés entre 1942 et 1961 relèvent des catégories du bilinguisme ou de la diglossie
  • - Ceux nés depuis 1962 ont au mieux une connaissance passive de la langue.

 

Ceci étant, la dernière période a vu l'émergence d'une nouvelle catégorie de locuteurs dont le breton est la langue seconde et qui l'ont donc appris dans le cadre d'une formation scolaire ou parascolaire. Ce sont les néo-bretonnants, très présents dans l'enseignement notamment et dont le nombre s'élève à plusieurs milliers aujourd'hui. Ils s'expriment en général dans une forme de breton standard basée sur les normes de la langue écrite.

Mais l'intercompréhension n'est pas toujours assurée avec les locuteurs premiers, bien que le souhait soit fréquemment exprimé de manière incantatoire, à la manière dont le faisait déjà Léon Fleuriot en 1982, de "transmettre une langue authentique, en réduisant au minimum la création de néologismes souvent peu nécessaires, en étudiant les textes anciens et la langue encore parlée par les meilleurs bretonnants" (14). La situation est telle que le Conseil Général du Finistère a pris l'initiative en 2005-2006 de lancer l'opération "Quêteurs de mémoire", dont l'objectif clairement affiché est "en premier lieu, d'amener les jeunes à confronter la langue qu'ils apprennent à l'école ou au collège avec la langue parlée par les bretonnants de naissance" (15).

Dans le cadre d'une recherche sur déshérence et revitalisation linguistique au Pays de Galles, Marion C. Jones a établi un comparatif avec la situation du néo-breton, dont elle produit un certain nombre de caractéristiques au niveau principalement du lexique et dont elle décrit le contexte politique et sociolinguistique (16). Selon elle, ce néo-breton n'a pu émerger, entre autres raisons, que parce que la pression sociale en faveur d'un emploi correct de la langue usuelle n'était pas suffisante de la part des locuteurs premiers. Marion C. Jones en vient dès lors à caractériser ce néo-breton comme un xénolecte. Il y aurait un intérêt incontestable à prolonger les recherches menées par André Bothorel et les autres phonéticiens du breton par l'étude de cette nouvelle variété de la langue.

 

 

(1) Bothorel (André). - Etude phonétique et phonologique du breton parlé à Argol (Finistère-Sud). - Lille : Atelier national Reproduction des Thèses; Spézed : Diff. Breizh, 1982. - 407 + 106 p., ill.

(2) Depuis, plusieurs thèses ont été consacrées à différents parlers de Cornouaille. Signalons pour mémoire celles de H.L. Humphreys (le breton de Bothoa, voir infra), P. Denez (Douarnenez), E. Evenou (Lanvénégen), J.M. Ploneis (Berrien)…

(3) Sommerfet (Alf). - Le breton parlé à Saint-Pol-de-Léon. Phonétique et morphologie. - Paris : Champion, 1921, p. 7-8.

(4) Falc'hun (F.). - Le système consonantique du breton, avec une étude comparative de phonétique expérimentale. - Rennes : Plihon, 1951, p. 13.

(5) Humphreys (Humphrey Lloyd). - Phonologie et morphosyntaxe du parler breton de Bothoa en Saint-Nicolas-du-Pélem (Côtes d'Armor). - Brest : Emgleo Breiz, 1995, p. 21-25.

(6) Toutes les citations qui suivent, sauf mention particulière, sont extraites de la première partie de la thèse d'A. Bothorel, op. citat.

(7) Le Guen (Gilbert). - D'une révolution manquée à une révolution possible. In : Histoire de la Bretagne / dir. Jean Delumeau. - Toulouse : Privat, 1969, p. 466.

(8) Broudic (Fañch). - L'interdiction du breton en 1902. - Spézet : Coop Breizh, 1997. - 182 p., ill.

(9) Broudic (Fañch). - La pratique du breton de l'Ancien Régime à nos jours. - Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 1995. - 490 p.

(10) Broudic (Fañch). - Qui parle breton aujourd'hui ? Qui le parlera demain ? - Brest : Brud Nevez, 1999. - 153 p.

(11) Loth (Joseph). - Les langues bretonne et française en Bretagne d'après un travail récent. - REVUE CELTIQUE, n° 43, 1926, p. 419-427.

(12) Humphreys (H.L.), op. citat., p. 30.

(13) Favereau (F.). - Quatre générations de bretonnants. - La Bretagne Linguistique, n° 7, 1991, p. 31-52.

(14) Fleuriot (Léon). - Aperçu sur l'histoire du breton. In : La Bretagne / dir. Yann Brekilien. - Paris : les Ed. d'Organisation, 1982, p. 279.

(15) http://queteurs.cg29.fr/

(16) Jones (Marion C.). - Language Obsolescence and Revitalization. Linguistic Change in Two Sociolinguistically Contrasting Welsh Communities. - Oxford : Clarendon Press, 1998, 296-333.

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