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Histoire 1

 

Langues de l'histoire, langues de la vie

Langues de l'histoire, langues de la vie. Mélanges offerts à Fañch Roudaut. - Brest : Les amis de Fañch Roudaut, 2005. - 564 p., ill.

Voici un livre qui porte bien son nom.

Le livre "Langues de l'histoire"En hommage à Fañch Roudaut, Professeur émérite d'histoire moderne à l'Université de Bretagne Occidentale et ancien directeur du Centre de Recherche Bretonne et Celtique (1999-2003), ses collègues et amis ont rassemblé ici des études dont le point commun est de partir de documents écrits dans une langue autre que le français.

Qu'ils soient en grec ancien, latin, allemand, espagnol, italien, anglais, russe, hongrois, gaëlique et bien sûr breton, tous ces documents sont présentés ici dans leur version originale, traduits en français et commentés pour eux-mêmes ou insérés dans une analyse plus large. Langues vivantes et langues mortes, langues dominantes et langues dominées, regards sur l'autre et regards sur soi, personnages célèbres ou inconnus de l'histoire, de l'antiquité à nos jours : c'est à une réflexion par le dépaysement que ce livre invite.

Un très grand nombre des articles concernent la langue bretonne ou son usage à différentes périodes. Impossible de tout mentionner, mais il convient d'en signaler plusieurs :

Philippe Jarnoux revient sur la manière dont le chevalier allemand Arnold von Harff relate son passage à Nantes en 1499 (à la fin d'un voyage qui l'a conduit à traverser toute l'Europe et le Moyen-Orient) : ayant observé que les Bretons ont "une langue propre", il en retranscrit "quelques mots". P. Jarnoux se demande comment donc un noble allemand peut-il connaître à la fin du XVe siècle l'existence de la langue bretonne, alors qu'il n'est jamais venu en Basse-Bretagne, et comment a-t-il pu trouver à Nantes un informateur qui lui permette de rédiger son lexique.

-Concernant la période révolutionnaire,

- Anne de Mathan reproduit et analyse la première lettre pastorale (rédigée en breton) de Mgr Expily, évêque constitutionnel du Finistère en 1791.
- Edmond Monange s'intéresse à une adresse (également en breton) de représentants du peuple aux habitants des campagnes, en l'an III.
- Ronan Calvez a retrouvé le manuscrit de la traduction d'une fable de la Fontaine par le Brigant, dont le modèle d'éloquence bretonne n'aura aucune suite.

- Pour le XIXe siècle,

- Jo Rio appréhende les circonstances et les raisons pour lesquelles les "korrigans" se sont substitués aux "fées" et propose en quelque sorte une "ethnographie korrigane".
- Yves Coativy doute que le comte de Kergariou ait personnellement collecté les gwerziou dont on le crédite,
- Daniel Giraudon évoque la chronique rimée et chantée d'une noyade à Perros-Guirec en 1842 et rappelle que le souvenir des événements tragiques passaient par le canal de chansons en langue bretonne qui n'étaient pas toutes imprimées.
- Marie-Thérèse Cloître a retrouvé à Plougastel une autre chanson bretonne intitulée "an abostol nevez" (le nouvel apôtre), critique pour les socialistes et notamment pour Ledru-Rollin.
- Fañch Postic présente une curieuse lettre en breton de Charles de Gaulle (l'oncle du Général) à la Villemarqué en 1861, quand il était à la recherche en Bretagne d'un logement moins cher qu'à Paris.
- Jean-Yves Carluer revient sur la controverse relative à la composition de l'hymne breton du "Bro goz ma zadou" par Taldir-Jaffrennou.

- Pour ce qui est du XXe siècle enfin,

- Didier Guyvarc'h commente le texte breton d'une prière pour la paix, datant de 1915, qu'il considère comme "une sorte de volonté d'arrêter le cours de l'histoire".
- Sébastien Carney analyse le concept de "vie saine" qui animait les jeunes militants bretonnants regroupés à partir de 1931 autour du cours par correspondance Ober.
- Aux yeux de Donatien Laurent, la gwerz de Kerizinen, qui relate en 1949 les apparitions mariales dans le Léon, "offre l'exemple intéressant d'un récit de croyance populaire résolument anachronique par rapport à l'évolution des mentalités".
- Nelly Blanchard évoque "le devenir-écrivain" d'Anjela Duval, à partir des premiers textes qu'elle avait rédigés en breton pour le concours d'Ar Falz en 1959.

Fañch Broudic propose pour sa part une contribution sur le sujet suivant : Une polémique entre bretonnants en 1908 sur l'usage du "symbole". C'est sans doute la première synthèse disponible sur l'utilisation de "la vache" dans les écoles de Basse-Bretagne depuis les années 1830 jusque vers 1960.

Ce livre à l'intérêt multiple (histoire, ethnologie, sociolinguistique…), est édité avec le concours du Centre de Recherche Bretonne et Celtique (UBO, Brest).

Prix de vente : 30 € (franco de port). Bon de commande, accompagné d'un chèque à l'ordre de : l'association des Amis de Fañch Roudaut, à faire parvenir à :

Ronan CALVEZ - Faculté des Lettres Victor-Segalen
20 rue Duquesne - CS 93837
29238 BREST Cedex 3

 

Le mouvement breton catholique

LE SQUER (Francis). - Les espoirs, les efforts et les épreuves du Mouvement breton catholique de 1891 à 1945. - Villeneuve d'Asq : Presses Universitaires du Septentrion, [1999]. - 579 p.

Ce livre est une thèse de théologie. Ce n'est pas une raison pour ne pas le lire, car c'est bien plus qu'une thèse de théologie. Le travail de F. Le Squer se propose de décrire et d'analyser ce que fut l'Emzao (ou Emsav) catholique - le mouvement breton catholique - entre 1891 et 1945, non pas en établissant une chronologie, mais en retraçant les aspirations de ceux qui, tels E. ar Moal, l'abbé Perrot, L. Herrieu, étaient tous animés d'un amour extraordinaire pour la Bretagne catholique.

L'ouvrage, très dense et très bien documenté, commence par présenter les personnalités, les associations et les revues de l'Emsav catholique pour la période considérée. Il analyse ensuite les fondements de ce mouvement au travers de trois sections :

- Ethique : l'ordre humain, la tradition et la modernité
- Esthétique: la langue; l'invention de la Bretagne
- Politique : la conspiration anti-bretonne; les hommes providentiels; le monde à venir.

Dans sa conclusion, F. Le Squer écrit que si les militants de l'Emsav catholique

"avaient le droit d'envisager une contre-société et d'aborder en ce sens les questions liées à la redéfinition des rapports entre la France et la Bretagne, il ne leur revenait pas de les associer par un complexe idéologico-religieux à la foi".

Un livre dont personne n'a parlé et cependant incontournable.

 

Un livre sur l'abbé Grégoire

HERMON-BELOT (Rita). – L'abbé Grégoire. La politique et la vérité / Préface de Mona Ozouf. – Paris : Seuil, 2000. – 506 p.

L'abbé Grégoire n'a pas bonne presse aux yeux de nombre de militants bretons.

Il est cependant considéré par les uns comme le sauveur du patrimoine culturel de la France et par les autres comme le pourfendeur de l'esclavage et l'ami des Juifs.

Ce livre se présente comme la première biographie intellectuelle de "l'Ami des hommes de toutes les couleurs", et à ce titre se révèle comme tout à fait intéressant. Au delà des clichés réducteurs, R. Hermon-Belot explique comment, en tant qu'homme politique, l'abbé Grégoire a tenté la synthèse entre la République jacobine et la république chrétienne.

L'auteur étudie, bien évidemment, l'approche de la question linguistique par Grégoire. Plus d'un, ici, sera surpris d'apprendre qu'il était reconnu comme "un expert auquel on renvoyait toute question ayant trait à la langue", mais il était simultanément "celui qui en donne la vision la plus alarmiste". Alors qu'on ne commente généralement que le "Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française", son "Adresse aux Français pour les inviter à ne parler que la langue française" n'était guère connue :

il ne préconise pourtant "ni coercition ni contrainte", seulement "la voix douce de la persuasion".

Par ailleurs, Grégoire est soucieux, dans ses Mémoires, de ne pas apparaître comme un radical :

"je proposai à la Convention comme mesure politique de faire disparaître graduellement les patois".

L'analyse de R. Hermon-Belot mérite d'être prise en compte : selon elle,

"ce jacobinisme-là aurait dans sa démarche quelque chose de foncièrement catholique".

 

Un autre livre sur les Jacobins

VOVELLE (Michel). Les Jacobins, de Robespierre à Chevènement. - Paris : La Découverte, 1999. - 190 p. - (Textes à l'appui, série histoire contemporaine).

Ce livre devrait intéresser les Bretons. Tout d'abord, parce que ce sont les députés du Club breton qui sont, au printemps 1789, à l'origine du Club des Jacobins (p. 13). Ensuite parce que, pour la plupart des mouvements bretons, centralisme = jacobinisme :

"la revendication identitaire contre le centralisme […] a connu une réelle faveur durant les dernières décennies" (p. 158).

Mais le jacobinisme ne se réduit pas à cette accusation. M. Vovelle, dénonçant un certain nombre d'idées reçues, retrace l'histoire politique et intellectuelle du jacobinisme de la Révolution à l'époque contemporaine. Il explique qui furent les Jacobins et comment ils ont familiarisé les campagnes françaises avec la culture démocratique. Il analyse l'héritage qu'ils ont transmis, non seulement en France, mais dans toute l'Europe. A travers une analyse approfondie de l'historiographie, il s'interroge sur le sens et la portée d'une tradition intellectuelle dont certains hommes politiques se réclament toujours.

Aucune allusion cependant à la politique linguistique des Jacobins (discours de Barère et de l'abbé Grégoire en 1793).

Pour en savoir plus :

SCHLIEBEN-LANGUE (Brigitte). - Idéologie, révolution et uniformité de la langue. - Sprimont : Mardaga, s.d. - 276 p.- (Philosophie et langage). 

 

La notion de frontière

NORDMAN (Daniel). - Frontières de France. De l'espace au territoire. XVIe-XIXe siècle. - Paris : Gallimard, 1998. - 644 p. - (Bibliothèque des histoires).

Cette enquête à entrées multiples interroge la notion même de "frontière" à travers

- les anciens dictionnaires
- des traités et conventions du XVIIIe siècle
- le fonds des limites longtemps secret au Ministère des Affaires Etrangères
- les cartes linguistiques enfin.

L'auteur expose en particulier comment la langue, qui n'a été perçue pendant des siècles que comme un signe de distinction sociale ou culturelle,

"a été en quelques étapes tardives mais décisives, de Napoléon aux années 1830-1850, transformée en indice de discrimination spatiale, et, de ce fait, décrite en lignes, en zones et en régions - ou en nations, à l'échelle européenne. La langue écrite ou orale, lue ou entendue, est devenue sur des cartes un objet visible - et bientôt un enjeu stratégique".

La question du breton est évoquée à plusieurs reprises dans la cinquième partie du livre, consacrée à "l'avènement des frontières linguistiques". L'enquête effectuée par Coquebert de Monbret sous le Premier Empire est présentée par D. Nordman comme "une innovation décisive", puisqu'elle représente pour la première fois l'espace linguistique sur une carte.

  • Pour la présentation des résultats de l'enquête de Coquebert de Monbret concernant la langue bretonne, se reporter à la thèse de F. Broudic, p. 33-36.
  • Sur l'évolution de la limite linguistique entre Haute et Basse-Bretagne aux XIXe et XXe siècles, se reporter à l'étude de F. Broudic : A la recherche de la frontière.

 

 

Les fusillés de la Première Guerre

OFFENSTADT (Nicolas). – Les fusillés de la grande guerre et la mémoire collective (1914-1999). – Paris : Ed. Odile Jacob, 1999. – 285 p. , ill.

C'est l'un des épisodes les plus tragiques de la première guerre mondiale : environ 600 soldats français et quelques officiers ont été jugés, condamnés à mort et exécutés par les autorités militaires. Sur ces "morts pas comme les autres", N. Offenstadt a écrit un vrai livre d'histoire. Il expose comment se sont développées, entre les deux guerres, la lutte contre la justice militaire et pour la réhabilitation des fusillés. Il analyse la manière dont des écrivains (comme Louis Guilloux, et y compris des auteurs de BD) et des cinéastes ont repris ces épisodes, jusqu'à la polémique qui a entouré l'intervention de L. Jospin à Craonne en novembre 1998.

Si l'on en juge par les anthroponymes, plusieurs Bretons ont ainsi été fusillés :

- le soldat Elie Lescop, en octobre 1914, pour abandon de poste et mutilation volontaire, à Souain.
- le caporal Floch, en novembre 1914, l'un des six célèbres fusillés de Vingré, dans l'Aisne
- le soldat Le Dû en septembre 1916, dans l'Oise, pour rébellion
- et surtout le soldat François Laurent, en octobre 1917, lui aussi à Souain.

François Laurent est sans doute le plus connu des fusillés bretons, puisqu'il est souvent cité comme ayant été exécuté "parce qu'il ne savait pas le français". N. Offenstadt le présente comme "Breton s'exprimant mal en français". Il produit (page 41) le certificat du médecin militaire, le docteur Buy, qui le soupçonne de mutilation volontaire, alors qu'il avait été blessé à la main gauche. Une contre-expertise en 1933 conclut que la pièce médicale du dossier n'est pas suffisante pour prouver une mutilation volontaire. F. Laurent sera réhabilité en 1934. Le livre fait état des campagnes qui ont été organisées en sa faveur, et du film qui lui a été consacré.

 

Les nationalistes bretons sous l'Occupation

HAMON (Kristian). – Les nationalistes bretons sous l'Occupation. – [Le Relecq-Kerhuon] : An Here, 2001. – 271 p., ill.

Bien des ouvrages ont déjà traité de la période de la dernière guerre en Bretagne. Disons que les uns sont largement compréhensifs vis-à-vis des orientations du Mouvement breton à ce moment, et que les autres sont le résultat des recherches menées par des historiens. Kristian Hamon se propose dans ce livre de "revisiter" – c'est le terme qu'il emploie lui-même – l'histoire de ce Mouvement breton sous l'Occupation, à partir de documents inédits et d'archives de l'époque qu'il a pu consulter. Les conclusions n'infirment pas, bien au contraire, les plus sérieux des travaux antérieurs.

L'auteur expose comment les dirigeants et les militants du Parti National Breton ont bénéficié très tôt du soutien concret des Allemands et les conditions dans lesquelles ils parviennent à faire libérer quelque 600 prisonniers Bretons au début de la guerre. Il décrit la réalité d'un parti minoritaire avant la guerre et dont les effectifs augmentent certes pendant la période de l'Occupation, mais bien moins qu'on ne l'a dit. Le PNB lui paraît avoir été "une auberge espagnole", dans laquelle se côtoyaient des militants sincères et d'authentiques collaborateurs. Mais aux yeux de K. Hamon (comme à ceux d'Alain Déniel déjà en 1976 dans "Le mouvement breton"), le parti autonomiste apparaît bien comme un parti fascisant, prônant la xénophobie, le racisme et l'antisémitisme, qui plaça "d'emblée et sans réserves ses espoirs dans l'Allemagne nazie". Le tout lui semble aboutir assez logiquement à la constitution de la Formation Perrot.

L'ouvrage de K. Hamon est issu d'un travail universitaire réalisé, non en histoire, mais en celtique. S'en tenant à la démarche définie au départ – le dépouillement de documents d'archives inédits – il paraît rigoureux et assez bien étayé, même si un certain nombre d'assertions connexes sont avancées sans être explicitées et sans que les références correspondantes soient fournies. Observant ainsi dans sa conclusion que les compromissions du Mouvement breton pendant l'Occupation ne se réduisent pas aux seuls militants activistes du PNB, il remarque par exemple que "des intellectuels ou des écrivains comme Roparz Hemon, Fañch Elies ou Youenn Drezen, se garderont bien de prendre leurs distances [et] vont suivre sans réticences le Mouvement dans la voie de la collaboration avec quelques dérapages littéraires du plus mauvais effet". Hamon n'en dit guère plus, sauf à ajouter brièvement que "à aucun moment n'apparaît chez les écrivains bretonnants le moindre texte d'espoir dans la cause défendue par les Alliés et la Résistance".

Il est vrai que l'analyse des dérives du mouvement littéraire et culturel pendant la dernière guerre vient d'être fournie dans sa thèse par Ronan Calvez. Lequel montre en détail et par les textes qu'il y a bien eu conjonction entre les attentes de ce mouvement et l'opportunité de l'Occupation. Hamon rejoint donc tout à fait les conclusions de R. Calvez. Mais l'accueil auquel a eu droit ce dernier, de la part de certains, diffère beaucoup de celui qui a été réservé à K. Hamon. Ceci voudrait-il dire que l'analyse historique critique est recevable lorsqu'elle s'applique au Mouvement breton politique (et ceci parce qu'il y a "rupture" entre l'Emsav de la dernière guerre et celui d'aujourd'hui), alors qu'elle ne le serait pas quand elle concerne le Mouvement breton culturel (puisque nombreux sont ceux qui, considérant Roparz Hemon comme intouchable, continuent de s'en prévaloir dans l'Emsav littéraire actuel) ?

Notons dès lors en passant que le livre de Hamon, en étudiant essentiellement le PNB et ses avatars, ne traite pas de tous les nationalistes bretons comme annoncé dans le titre. Certains oublis sont manifestes. Ainsi le nom de Morvan Lebesque n'est-il jamais cité, alors que celui de T. Jeusset est mentionné à propos du journal antisémite "Breiz da zont" avant-guerre : tous deux ont pourtant collaboré à ce dernier titre, et le premier fut quelque temps rédacteur en chef de "L'Heure bretonne".

Mais revenons à la question de la langue bretonne, pour noter qu'elle donne lieu dans le livre de K. Hamon à quelques observations rapides, mais non sans intérêt :

- On apprend ainsi, page 95, que lors d'une réunion des cadres du PNB à Quimper en décembre 1941, les invités sont accueillis en breton par des jeunes gens en uniforme.
- Page 102, il est rapporté qu'en juillet 1941, un homme haranguait la foule en breton, juché sur la croix, au bourg de Loguivy-Plougras : "quand il a crié "Vive la Bretagne" à la fin de son discours, plusieurs auditeurs ont crié "Vive la France".
- Page 119, Hamon présente le PNB comme un parti de classes moyennes, sinon de petite bourgeoisie : si son implantation est faible dans le Centre-Bretagne et plus forte dans le Trégor – régions fortement bretonnantes l'une et l'autre - c'est que le critère de la pratique du breton n'est pas déterminant pour susciter les adhésions.
- Page 122, l'auteur souligne que, dans le PNB très minoritaire d'avant-guerre, les animateurs, plutôt originaires de Haute-Bretagne, "ne maîtrisent pas ou très mal la langue bretonne".
- Page 124, il explique les nombreuses adhésions d'instituteurs d'écoles libres au PNB par leur espoir que le déclin de la langue bretonne soit enrayé du fait de son enseignement, ce que préconise justement le parti.
- Page 160, il fait état de défilés des "Bagadou Stourm" à Landivisiau en 1943 : en uniformes noirs, et "obéissant aux ordres donnés en breton par leurs chefs". La population comprend que la milice bretonne bénéficie de l'appui des forces d'occupation.

 

La Bretagne des Blancs et des Bleus

DENIS (Michel), GESLIN (Claude). - La Bretagne des Blancs et des Bleus. 1815-1880. - Rennes : Ouest-France Université, 2003. - 718 p., ill.

Le XIXe siècle breton n'a pas très bonne réputation. Ou plus exactement, sa réputation est double. Il aurait été celui de tous les immobilismes et de tous les conservatismes. Il aurait été aussi celui de la (re-)découverte extraordinaire d'une culture originale.

L'analyse des historiens est aujourd'hui moins manichéiste, ou, pour reprendre les propres termes des deux auteurs de ce livre, moins "simpliste".

Il est vrai qu'au moment où bien d'autres régions françaises et européennes s'engagent résolument dans la révolution industrielle, les départements bretons - l'entité "Bretagne" n'existant plus en tant que telle depuis la Révolution - voient se réduire des pans entiers de leurs activités antérieures, comme le textile ou les forges. L'observateur note pourtant bien des adaptations, des transformations et même des innovations : 1880 est, par exemple, "l'apogée de la conserverie". L'agriculture elle-même n'est pas celle de la stagnation généralement décrite : l'introduction du machinisme, le défrichement des landes, l'amélioration des rendements sont la marque d'un certain renouveau. L'arrivée du chemin de fer à Quimper et à Brest provoque de véritables bouleversements.

L'intérêt de l'ouvrage de M. Denis et C. Geslin est qu'en s'appuyant sur les acquis récents de la recherche historique, il n'occulte rien, jusque parfois dans l'excès de détails, des évolutions ni des confrontations qui ont marqué la vie de la région de la Restauration aux débuts de la IIIe République. Il s'agit bien d'évolutions : malgré son modeste développement urbain, la Bretagne de 1880 est, pourrait-on dire, étonnamment différente de celle de 1815. Et il y a effectivement des confrontations, ne serait-ce que sur le plan politique, et malgré tout ce qui sépare le "pays légal" du "pays réel". Les Bleus s'opposent aux Blancs, dont le conservatisme s'affiche selon des modalités variables. Le mouvement ouvrier fait ses premiers pas. Ce que Michel Lagrée avait décrit comme "la christianitude bretonne" se manifeste dans le cadre d'une nouvelle pastorale démonstrative qui, en fin de période, privilégie le patrimoine religieux local et une nouvelle vénération des saints bretons.

Sur le plan culturel aussi, les antagonismes sont patents. Alors qu'avec La Villemaqué et La Borderie, les bretonistes perçoivent la Bretagne "comme une nationalité morale" à laquelle ils assignent une mission de sauvegarde de la civilisation rurale traditionnelle et de "résistance" à l'égard de la France post-révolutionnaire, les Bleus, avec E. Souvestre et G. Lejean, estiment au contraire que la Bretagne n'a pas à "traîner des pieds son boulet royaliste"… Si l'historien, aujourd'hui, se veut plus nuancé, il n'en observe pas moins que

"deux modèles de société se heurtent, avec exaltation de l'agrarisme chez les Blancs et admiration de la modernité urbaine chez les Bleus; et dans la pratique, les agglomérations abandonnent plus vite les modes de vie et de pensée d'autrefois […]. En fin de compte, ce qui frappe par-dessus tout, c'est peut-être l'incompréhension dont est alors victime le peuple breton".

Au XIXe siècle, la Bretagne, par son étrangeté relative et par son éloignement géographique, intrigue autant qu'elle attire. Ce siècle est celui de "l'invention de la Bretagne" : "c'est une fois disparue comme entité politique que l'ancienne province se constitue comme objet culturel". Mais l'incompréhension dont elle est victime, selon M. Denis et C. Geslin, est autant celle des élites locales que celle des représentants de l'Etat. Le constat amène les deux historiens à analyser ce qu'ils considèrent comme "un problème historique majeur", celui qu'on décrit désormais comme la "périphérisation". Si tant est que la Bretagne du XIXe siècle se caractérise par sa "périphérisation",

  • est-ce dû, comme on le disait jusqu'à présent, à la malchance ( il n'y a pas de charbon…),
  • est-ce la faute de l'Etat et de ses noirs desseins supposés,
  • ou celle du bloc agraire réfractaire à la modernité ?

L'intérêt de cet ouvrage est d'aller au-delà des stéréotypes et de proposer une nouvelle synthèse sur une période de l'histoire de Bretagne moins figée et plus complexe qu'on ne le prétendait. Il y a lieu de remarquer en outre que dans ce livre d'histoire, la question de la pratique du breton et de ses expressions littéraires et culturelles est bien prise en compte, parfois succinctement, mais la préoccupation est constante : tous ceux qui sont attentifs aux évolutions des usages de langues apprécieront.

 

Réhabilitation de Bécassine ?

COUDERC (Marie-Anne). – Bécassine inconnue / Préface de Jean Perrot. – Paris : CNRS Editions, 2000. – 306 p., ill.

Bécassine sera bientôt centenaire - en 2005 -, et voici le livre qui voudrait la réhabiliter. Chacun connaît le look, tant physique que vestimentaire, de cette caricature de Bretonne Couvertrue du livre sur Bécassineréputée pour sa balourdise, d'autant que l'on en trouve toujours dans le commerce des rééditions modernisées, ainsi que des poupées ou des pin's à son effigie. Alors qu'un premier film de fiction lui avait déjà été consacré dès 1939, c'est un film d'animation qui adopte "la fameuse héroïne bretonne" comme personnage principal à la fin de 2001.

Chacun connaît aussi, tout au moins de réputation, les 27 albums publiés de 1913 à 1950 sous la double signature de Caumery (pseudonyme de Maurice Languereau) pour le scénario, et de Joseph-Porphyre Pinchon pour l'illustration. On n'ignore même pas que les aventures de Bécassine ont d'abord été publiées dans "La Semaine de Suzette", considérée comme "le journal des petites filles bien élevées", qui respectait autant la différence culturelle entre les sexes que la hiérarchie sociale et familiale – c'est tout dire.

Ce que nous apprend Marie-Anne Couderc, c'est que Bécassine a été conçue par hasard, le 2 février 1905. Le premier numéro de "La Semaine de Suzette" était bouclé, à l'exception d'une page blanche qui restait à remplir : la rédactrice en chef, cherchant un "bouche-trou", a l'idée de conter une récente bévue de sa bonne, laquelle était précisément d'origine bretonne. L'histoire plaît, on en redemande, et "la jeune Bécassine devient très rapidement un des piliers du journal : [elle] amuse, attire, fait vendre et se vendra bien elle-même" dès qu'elle sera publiée en albums.

Aujourd'hui, Bécassine ne peut plus rivaliser avec Cotton Kid ni même Gaston Lagaffe. Selon M.A. Couderc, elle reste un nom ainsi qu'une silhouette, qui suscitent aussitôt "la triple image déprimante et figée de la paysanne ignorante, de la provinciale un peu niaise, de la domestique bornée." "Ses créateurs l'ont voulue sotte, irrémédiablement bête, insondablement stupide", et de ce point de vue c'est plutôt réussi. Mais peut-on malgré tout prétendre comme l'auteur de cette étude

  • que Bécassine est un garçon manqué ?
  • Que deux traits fondamentaux caractérisent son personnage, "son inépuisable chaleur humaine et son inaltérable vitalité" ?
  • Qu'elle est un témoin "remarquable" de la vie française de son temps ?

M.A. Couderc a lu et disséqué tout Bécassine. Sa thèse, inattendue de ce point de vue, est qu'elle n'incarne pas du tout

"un personnage figé dans le temps, symbole sclérosé des vieilles valeurs et des modes de vie d'antan".

Elle montre bien comment le personnage a évolué des premières planches aux albums et d'un album à l'autre, et comment sa gaucherie congénitale est rattrappée par la modernité, Bécassine faisant (presque) aussi bien que Tintin, utilisant les moyens de transport les plus modernes de l'époque, voyageant chez les Turcs, parmi les Indiens d'Amérique, etc… Il nous faut donc abandonner clichés et stéréotypes : Bécassine ne serait pas celle que nous croyions…

D'ailleurs M.A. Couderc a pensé à tout, se demandant si le Q.I. de Bécassine est quantifiable et si elle est une "vraie" femme, autrement dit : possède-t-elle une sexualité ? Réponse prudente de l'analyste : c'est

"un personnage féminin, conçu par un homme pour répondre à certains besoins masculins, calmer certaines craintes"…

Bécassine est-elle du moins toujours Bretonne ? Incontestablement, puisque elle s'appelle Anaïck Labornez de son vrai nom, le "z" final n'étant là, selon M.A. Couderc, que pour ajouter "une touche bretonnante" à un patronyme en lui-même peu flatteur. On connaît ses parents, son cousinage et son voisinage en pays breton, sa commune d'origine de Clocher-les-Bécasses. Caumery en rajoute à chaque fois pour renforcer la débilité de son héroïne, dont il fait une "marionette sans besoins et sans désirs" : alors qu'à sa naissance elle est pourvue d'un tout petit nez, sa caractéristique principale dans la BD sera de n'avoir pas de bouche.

M.A. Couderc observe que

"comme toutes les petites filles de sa province, il y a bien des chances pour que Bécassine ait parlé breton en famille"

et qu'elle n'ait appris le français qu'à l'école. C'est plausible, puisqu'elle lâche des "Ma Doué" de temps à autre. Mais venant de Clocher-les-Bécasses (qui n'est guère un toponyme bas-breton, c'est le moins qu'on puisse dire – mais les noms de personnes ou de lieux imaginés par Caumery ne témoignent généralement pas d'une très grande finesse) et employant par ailleurs la première personne du pluriel au lieu du singulier après "je", elle aurait pu tout aussi bien parler le gallo. Peu importe en vérité : Caumery ne cherche absolument pas à faire dans l'authentique et ne s'embarrase pas de telles subtilités sociolinguistiques, même si de son temps et dès 1925 le linguiste Albert Dauzat réalise ses premières enquêtes concernant les usages respectifs du breton et du français en Bretagne.

Ce qui transparaît plutôt dans la BD, c'est une sorte d'identification entre la bretonnité de Bécassine et ses origines paysannes : elle est Bretonne et provinciale, donc paysanne, et du coup s'exprime comme les provinciaux et comme les paysans, c'est-à-dire d'une manière non-conforme à la norme (celle du français, cela va de soi). Sur ces registres-là, l'étude de M.A. Couderc est bien lacunaire : alors que, sur la base d'une documentation minutieuse, elle multiplie les angles et fouille la personnalité de Bécassine sous toutes ses facettes, elle ne propose aucune analyse de l'image véhiculée dans les BD de Caumery et Pinchon au sujet des Bretons (ni au sujet des paysans, ni des "provinciaux"), ce qui est tout à fait incompréhensible quelle que soit la discipline dont on se réclame. Après tout, on a bien parlé à propos de Bécassine de racisme anti-Breton, et ceci aurait à tout le moins mérité quelque développement.

On en apprend un peu plus, fort heureusement, sur les convictions personnelles et les préjugés sociaux de Maurice Languereau-Caumery. Il apparaît d'un album à l'autre qu'il n'apprécie ni les Boches ni les Arabes et craint beaucoup les bolchéviques. Il n'hésite pas à faire de Bécassine son porte-parole, quand elle répartit la société en deux mondes bien distincts, d'une part les maîtres - irréprochables, cela va de soi - autrement dit "la bonne société", d'autre part tout le reste de la population, qui ne cherche qu'à transgresser les limites du bon ordre des choses : les paysans abandonnent leurs fermes et leurs traditions, les ouvriers et les fonctionnaires ne remplissent plus leurs obligations… N'oublions pas que Languereau-Caumery écrivait malgré tout pour de jeunes lectrices ! M.A. Couderc trouve pourtant des excuses à ce grand bourgeois conservateur qui, selon elle, "amuse et s'amuse beaucoup plus qu'il n'endoctrine et convainc". Quant au dessinateur Pinchon, son trait est considéré comme "spirituel". Admettons.

Reconnaissant que la série des Bécassine est désormais un peu desservie "par la fuite du temps", M.A. Couderc veut cependant nous faire croire que nous sommes en présence d'une "œuvre littéraire remarquable et unique dans son genre", toute remplie de tendresse pour les gens et les choses de la vie. Cette tentative de réhabilitation convaincra-t-elle, surtout en Bretagne ?

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