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La pratique du breton de l'Ancien Régime à nos jours

Langue bretonne et nouvelles socialisations

Disparition des anciennes traditions, apparition de nouvelles formes de loisirs

Outre l'école, les medias, la conscription, le développement de ce que l'on pourrait appeler une nouvelle sociabilité a aussi été un facteur de pénétration de la langue nationale. Armand Keravel relève, en 1967, que «les organisations de la jeunesse rurale se sont révélées des agents de francisation très efficaces, comme le seront - et le sont déjà dans quelques secteurs - les maisons de jeunes dont le nombre ira en se multipliant dans les communes les plus importantes» . Cette observation vaut pour la période d'après-guerre, et doit être directement corrélée au fait qu'à cette date, et depuis une vingtaine d'années déjà, la quasi-totalité des enfants est désormais élevée en français. Elle doit être nuancée pour la période d'avant-guerre, puisque la JAC fait, sous l'impulsion du futur évêque co-adjuteur de Quimper et Léon, Mgr Favé, un important effort d'adaptation en breton des thèmes d'études transmis depuis Paris à l'intention des jeunes agriculteurs de la région. C'est malgré tout en français que s'expriment la plupart des Jacistes : il en est ainsi, en 1946, dans les 2/3 des paroisses enquêtées par les séminaristes finistériens, cette année-là. C'est singulièrement, nous l'avons vu, la pratique des jeunes filles : alors que 14 sections JAC sur 18 s'expriment soit en breton soit dans les deux langues, 15 sections de la JACF ont opté pour le français. De toute façon la démarche bretonnante de la JAC paraît quelque peu isolée, et ne sera pas durable. Jusqu'à une date assez récente, en secteur rural tout au moins, le breton n'est certainement pas exclu des échanges qui interviennent dans le cadre syndical ou associatif, de la même manière qu'on l'entend à l'occasion des débats électoraux ou au cours des réunions de conseils municipaux. Mais il est toujours un moyen d'expression oral, la transcription de la teneur des débats se faisant par l'intermédiaire du français - personne ne concevant d'ailleurs qu'il pût en être autrement.

Selon Serge Duigou, les fêtes aussi ont «contribué à débretonniser le pays bigouden d'une manière plus efficace qu'on le croit» . Celles auxquelles il fait allusion se déroulent au début du siècle et s'ajoutent désormais aux pardons et aux noces : apparition des courses de chevaux ou de vélocipèdes, essor des fêtes foraines, des premiers défilés de chars (dès 1881), des cavalcades, des premiers matches de football, etc… A partir de 1850, «le pays bigouden entre dans l'ère des inaugurations» : écoles, halles, ligne de chemin de fer, phare d'Eckmühl… En 1893, la municipalité de Pont-L'Abbé doit réglementer les bals, tant est grand leur succès. La Tréminou devient «la vitrine annuelle de la modernité. On s'y amuse tout en découvrant les dernières inventions, trouvailles et curiosités du monde de la science, de la technique ou de l'aventure». Aux lendemains de la première guerre mondiale, «un nouveau type de réjouissance fait son apparition : la fête (dite) bretonne (…) Le plus troublant, c'est que les partisans les plus résolus de ce retour aux sources ou en arrière étaient tous des bourgeois de la ville».

La pratique du breton ayant persisté au niveau que nous savons jusqu'aux années 1950, devons-nous considérer que ces loisirs d'un nouveau type aient eu immédiatement de profondes répercussions sur les usages linguistiques ? S'il y a eu «débretonnisation», c'est d'abord en ce qui concerne les habitudes festives de la population. Un indice de la transformation des habitudes de langage, à tout le moins de l'attitude des locuteurs, s'observe cependant au travers d'une activité bien particulière : les représentations théâtrales. En 1899, la troupe de théâtre Salic reste un mois à Pont-L'Abbé, jouant deux ou trois nouvelles pièces par semaine : «Le voyage de Monsieur Perrichon», «La porteuse de pain», «Les deux gosses»… En 1911, est inaugurée la salle des représentations et la troupe, catholique, de la Jeanne d'Arc, présente 2 ou 3 fois par an des pièces de Pierre L'Ermite ou de Grégoire Lenclos. A partir de 1928, le Patronage Laïque fait des tournées en pays bigouden, en jouant Max Maurey, Courteline ou Labiche… Selon S. Duigou, «la Troisième République a été l'âge d'or du théâtre en pays bigouden». Ce théâtre parlait français.

Peut-on, par conséquent, établir une corrélation entre l'évolution des usages linguistiques, d'une part, et, d'autre part, la disparition de certaines traditions ou l'apparition de nouvelles formes de loisirs ? Dans un cas, la diminution de la pratique du breton pourrait être assimilée à un archaïsme en voie de résorption, dans un autre à l'irruption de la modernité. Deux tests vont nous permettre de l'apprécier.

Le premier concerne la tradition du pain bénit. Charles Le Gall l'a décrite dans une communication au premier colloque d'ethnologie bretonne, à Riec-sur-Belon, en 1988  : il s'agissait de petits cubes de pain doré que deux jeunes gens - «paotred ar bara benniget» - distribuaient, au moment du Credo, au prêtre, au sacristain, aux enfants de chœur, puis, contre une pièce de monnaie, aux fidèles assistant à la messe du dimanche. L'enquête effectuée par C. Le Gall en 1956 et 1962, par l'intermédiaire de 400 jeunes de 15 à 17 ans, porte sur 110 communes du Finistère (soit 115 paroisses, et plus du tiers des communes du département), 40 des Côtes-du-Nord, 5 du Morbihan et 2 d'Ille-et-Vilaine. Dans les Côtes-du-Nord, une seule commune, sur 40, perpétuait alors la tradition. En Finistère, les pourcentages étaient les suivants :

Distribution du pain bénit

oui

lors des fêtes majeures

non

33%

14%

53%

Tableau 1. Distribution du pain bénit dans 100 communes du Finistère en 1962.

 

Alors que le Bas-Léon reste fidèle à la tradition, il n'en est plus de trace à l'est du bassin de Châteaulin, dans le Poher, ni dans le Cap Sizun et le Nord de la Bigoudénie.

Il se trouve que le clergé lui-même portait une certaine attention à cette tradition du pain bénit. Ainsi, le questionnaire de l'Evêché de Saint-Brieuc et Tréguier en vue de la visite canonique des paroisses interroge les recteurs, en 1936-39, sur le maintien ou non de cet usage :

Usage du pain bénit…

Nombre de paroisses

% des paroisses

non

101

52,33%

non réponses

7

3,62%

oui

78

40,41%

rétabli

7

3,62%

total

193

99,98%

Tableau 2. Distribution du pain bénit dans l'Archidiaconé de Tréguier en 1936-39.

 

Comme en Finistère un quart de siècle plus tard, la majorité des paroisses du Trégor a délaissé la tradition du pain bénit. Quand l'abandon a-t-il eu lieu ?

• pour 7 des paroisses qui donnent une indication à ce sujet, avant 1914
• pour 20, pendant la première guerre mondiale
• pour 8, de la fin de la guerre à la date de l'enquête.

Charles Le Gall aussi souligne combien les guerres, et particulièrement la dernière, ont porté un coup à la tradition : «le pain, denrée strictement rationnée, n'était plus délivré que contre tickets. Il devenait hors de propos d'en distraire la moindre parcelle pour tout autre usage que l'alimentation». Mais pour répondre à notre question, nous pouvons vérifier en quelle langue est assurée la prédication dans les paroisses selon que l'usage du pain bénit s'est ou non maintenu :

Usage non maintenu

Usage maintenu

Prédication exclusive ou majoritaire

Nombre de paroisses

% de paroisses

Nombre de paroisses

% de paroisses

en breton

61

60,39%

47

60,26%

mixte

17

16,83%

20

25,64%

en français

20

19,80%

9

11,54%

sans réponse

3

2,97%

2

2,56%

total

101

78

Tableau 3. Langue de la prédication et usage du pain bénit dans l'Archidiaconé de Tréguier en 1936-39.

 

Que l'usage soit maintenu ou non, le pourcentage de paroisses prêchant en breton est le même. La répartition est sensiblement différente pour les paroisses prêchant en français : un écart de 8 points les sépare, suivant qu'elles ont ou non préservé l'usage du pain bénit à la messe du dimanche. Le maintien ou non d'une tradition telle que la distribution du pain bénit est donc assez fortement lié à la langue de la prédication.

Le même questionnaire de l'Evêché de Saint-Brieuc et Tréguier nous permet de mesurer l'irruption de la modernité dans le cadre d'une société supposée traditionnelle, puisqu'une autre question porte sur l'existence ou non de bals «avec ou sans piano mécanique».

Pour comprendre le contexte dans lequel les recteurs se croyaient obligés d'intervenir, il suffit de reproduire quelques-unes de leurs réponses. Celui de Bourbriac, par exemple, reconnaît qu'il y a eu «jusqu'à 7 maisons, il en existe encore 3. Sanctions quand l'occasion s'est présentée : refus d'honneurs aux obsèques, aux baptêmes, aux mariages; suppression d'une messe de minuit; d'un pardon de chapelle (1 fois)». Le titulaire de Saint-Connec a, dit-il «attiré en chaire l'attention des parents et des jeunes gens sur les dangers de ces divertissements. Pas de succès bien apparent». Son confrère de Pléguien est dépassé par les événements : «il y a eu depuis 1er janvier, 21 affiches annonçant les bals aux environs, et 3 à Pléguien. Lanvollon vient d'ouvrir un dancing. Les démarches, sermons... n'ont servi à rien».

Le recteur de Port-Blanc reconnaît que «la population ne comprendrait pas qu'on en témoigne du mécontentement ni surtout des sanctions». Les mots de jazz ou jazz-band apparaissent même dans la correspondance. A la question posée, le curé-doyen de Saint-Nicolas-du-Pélem répond : «oui avec jazz. Ce qu'on fait ? Faire comprendre aux jeunes filles qu'une fille honorable ne va pas au bal». Résumons avec l'opinion dégoûtée mais résignée du recteur de Calanhel : «deux maisons donnent une fois le mois des bals avec «jazz band». C'est la perte de la jeunesse, et la désolation des parents impuissants. Chaque confesseur fait de son mieux. Pratiquement rien à faire. A l'occasion, du haut de la chaire, condamner ces bals de nuit».

Le bal «avec ou sans piano mécanique» est effectivement perçu par les recteurs comme une nouveauté, assurément condamnable, mais tout de même comme une évolution inéluctable des mœurs. Il est intéressant de savoir si la langue de la prédication varie lorsque les bals sont ou non organisés dans la commune :

Bals organisés

Pas de bals

Prédication exclusive ou majoritaire

Nombre de paroisses

% de paroisses

Nombre de paroisses

% de paroisses

en breton

76

60,32%

39

65,00%

mixte

25

19,84%

13

21,67%

en français

22

17,46%

5

8,33%

sans réponse

3

2,38%

3

5,00%

total

126

60

Tableau 4. Langue de la prédication et organisation de bals dans l'Archidiaconé de Tréguier en 1936-39.

 

Les paroisses où des bals sont organisés ne serait-ce qu'occasionnellement sont deux fois plus nombreuses que celles où il n'y en a pas. Toutefois, le pourcentage de ces dernières, qui assurent simultanément la prédication en breton, est légèrement supérieur à celui des paroisses où existent des bals (65% au lieu de 60%). Surtout, le nombre et le pourcentage des paroisses qui assurent la prédication en français et où se déroulent aussi des bals sont nettement supérieurs.

L'on pourrait certes penser que la langue de la prédication ne correspond pas toujours aux usages linguistiques réels de la population. Mais les réponses des recteurs à ces enquêtes de visites canoniques, comme celles que nous avons recueillies par la suite auprès de prêtres retraités, prouvent cependant que leur pratique, sauf exception, est globalement en phase avec les aspirations ou les usages de la population : ils prêchent en breton tant que tout le monde comprend le breton; ils adoptent le français quand les derniers monolingues bretonnants disparaissent et que l'on assiste à la diminution généralisée de la pratique du breton.

En tout état de cause, la langue de la prédication est le seul indice quantifiable dont nous disposions pour l'époque. Au travers des deux exemples que nous venons d'analyser, il apparaît que l'évolution linguistique de la Basse-Bretagne se déroule parallèlement à l'abandon d'anciennes traditions (telle que le pain bénit), et tout à fait en liaison avec l'apparition de nouvelles formes de loisirs (telles que les bals «avec ou sans piano mécanique»). Les séminaristes finistériens de 1946 ont constaté la disparition d'une autre tradition, au moment où les familles font massivement le choix d'élever leurs enfants en français : le soir, les prières ne se disent plus guère en commun et en breton. Et la raison cette fois est simple : les parents ne connaissent leurs prières qu'en breton; les enfants ne les ont apprises qu'en français…

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